Couverture blanche ivoire jy

Défense d'ivoire du mâle.

Défense d'y voir du mal. Autobiographie de l'auteur sans rapport avec l'arrêt du tabac.

Sur le site d'ici la fin de l'année. Actuellement en correction.

Co plan photo

« La chose la plus importante

à toute la vie est le choix du métier :

le hasard en dispose ».

Blaise Pascal, Pensées

Défense d’ivoire du mâle.… défense d’y voir du mal !

Ce livre est une fiction. Toute référence à des événements historiques ou à des personnes ou des lieux réels est utilisée de façon fictive. Les noms, personnages et événements sont issus de l’imagination de l’auteur. Toute ressemblance avec des personnages vivants ou ayant existé serait totalement fortuite !

La Côte-D’ivoire grande comme les 2/5 de la France, atteint plus de 3000 kilomètres de frontières terrestres avec ses voisins (Libéria, Guinée, Mali, Burkina Fasso, Ghana).

Yamoussoukro, 110 000 habitants, est depuis le 21 mars 1983 la capitale politique, par la volonté du président de l’époque, Houphouët-Boigny.

Principal pôle économique de l’ancienne Afrique occidentale française, la Côte d’Ivoire est devenue modèle de prospérité après l’indépendance. Depuis la rébellion du 19 septembre 2002, elle s’est retrouvée coupée en deux.

Zone de Texte: Principal pôle économique de l’ancienne Afrique occidentale française, la Côte d’Ivoire est devenue modèle de prospérité après l’indépendance. Depuis la rébellion du 19 septembre 2002, elle s’est retrouvée coupée en deux.Abidjan, à 250 kilomètres au sud, sur la côte, métropole économique, est forte de 3 millions d’habitants, dont 50% d’étrangers.

Bouaké, 600 000 habitants, est la deuxième ville.

Enfin, dans la boucle de ce pays qui est le premier producteur et exportateur mondial de cacao, nous avons Daloa, 135 000 habitants, ce port actif inauguré en 1972 qui draine la moitié de la récolte de cacao.

Un excellent réseau routier et une ligne de chemin de fer relient Abidjan, la capitale économique, au Mali et à Ouagadougou, la plus grande ville du Burkina Fasso.

Ce qui caractérise surtout la Côte-D’ivoire, c’est sa population, très variée, issue de la jonction des principales ethnies qui peuplent l’Afrique occidentale. Certes, le français y est la langue officielle, mais pas loin de 60 dialectes vivants y sont parlés.  

Côté situation politique et sociale, je me contenterai pour l’instant de vous dire qu’en ce pays, la vie est intense – comme les températures qui avoisinent les 30 degrés toute l’année.

Bon voyage intercontinental !

Et BIENVENUE en Côte d'Ivoire,

ce pays historiquement partenaire et allié de la France.

Ça y est, par la pensée,

en Afrique, on y est !  

Nous sommes fin février 2003. Ça y est, c’est le dernier jour avant le départ pour l’Afrique !!! Destination ? La Côte d’Ivoire ! A force de tourner en rond je vais prendre le tournis et contaminer les autres ! Les autres ? Ce sont mes collègues de l’armée française. Certains sont comme moi sous-officiers. D’autres sont des cadres (Officiers) de différents niveaux, dont certains très hauts ! Enfin, on a les soldats, caporaux et caporaux chefs qui font partie de ce que l’on appelle « la troupe » avec qui on sympathise souvent, et dont on soutient le souhait de monter dans la hiérarchie militaire.

Les paquetages seront passés à la pesée, pas plus de trente-cinq kilos par personne. Ok, je suis dans les clous avec mon sac d’accompagnement d’environ dix kilos. Comme lui, moi aussi je suis prêt !  

Bon, le départ c’est pour demain. Pour moi, c’est l’heure de prendre un dernier rafraîchissement au bar du coin avant de dîner en famille.

Ce soir, pas question pour moi de tergiverser des heures ! Ce sera donc une poignée de main sincère à mes deux complices de soirées, et un gros bisou à Yvette, la serveuse, dont le regard laisse paraître une certaine nostalgie de me voir partir. Je n’ai aucune accointance avec elle, si ce n’est le fait de me laisser aller à certaines confidences. Elle m’a toujours tenu en estime, et la réciproque est vraie. Promis, juré, de belles cartes, bientôt, je vous en enverrai.

Me voilà maintenant m’acheminant vers la résidence parentale. Comme c’est étrange : à l’approche des lieux, les dernières années de mon adolescence défilent dans ma tête. Je crois que dans la vie, les grands changements s’accompagnent de ces souvenirs qui nous font visualiser une partie de notre passé. Là, il y a pour moi un peu de nostalgie.  C’est ici, dans cette belle maison de mes parents, que j’ai vécu intensément ma vie de jeune homme. Et je sais qu’à mon retour cette maison sera vendue. Eh oui, mes vieux vont se séparer ! Ils vont donner raison à cette judicieuse constatation : « Le divorce est si naturel que, dans beaucoup de maisons, il couche toutes les nuits entre les deux époux ».

            Le repas familial sera convivial, et copieusement arrosé d’une des bonnes vieilles bouteilles séjournant dans la cave du pater depuis de longues années. Avec le déménagement qui se profile – séparation de mes « vieux » oblige, ces trésors de vins supporteront-ils le transfert dans une autre cave ? J’aurai ma réponse à mon retour d’Afrique, dans quatre mois, quand ma mission aura été accomplie.

            Le départ militaire en Afrique étant prévu de bonne heure le lendemain, plutôt que de dormir sur place, je préfère m’éclipser et rejoindre mon très provisoire port d’attache. Ce serait trop bête de rater un départ comme celui-là, pour une malheureuse roue à changer ou une panne mécanique. Embrassades familiales, oui, je vous donnerai de mes nouvelles.

Une fois arrivé dans ma couche militaire, agrrr, il me sera impossible de fermer un œil. Et que je t’alterne cigarette, petit bout de lecture, dernier texto à ma belle, et re clope, et tentatives de visualisation de mon séjour en Afrique, et re clope… Mon réveil est réglé pour sonner à quatre heures du mat. Mais est-il nécessaire de vous préciser que je n’en ai vraiment pas eu besoin Et me voilà un des premiers sur place !

De Strasbourg Entzheim

à l’aéroport de Yamoussoukro

            On accomplit tous les dernières formalités : perception de la première avance de solde, dépôt de notre petit pécule de quelques centaines d’euros sur notre carnet d’épargne de La Poste, seul organisme pouvant nous donner sur le territoire africain des équivalences euro / franc CFA Communauté Financière Africaine, communément appelé « bousouff » !

            Un appel sonore et énergique sera donné afin de s’assurer qu’il ne manque personne dans l’assemblée disciplinée. Nous pourrons alors prendre place dans les bus pour rejoindre Strasbourg. C’est de là que nous décollerons, à 11 heures… C’est, frigorifiés, ankylosés et crevés d’avoir manqué de sommeil que nous arriverons à l’aéroport Strasbourg Entzheim. Le climat est encore hivernal dans l’est de la France. Il nous faudra attendre encore car les modalités d’embarquement sont draconiennes. Et c’est avec deux heures de retard que nous prendrons place dans l’Airbus.

Du bout de la piste où nous stationnons, chacun met sa ceinture. Premières recommandations des hôtesses, et déjà les deux réacteurs s’échauffent, provoquant quelques turbulences à la carcasse de notre appareil. J’occupe la première place à droite avec, à ma gauche, mon cher patron,le commissaire Laforge, qui bénéficie du grade de « commandant » mais est désigné commissaire pour ses fonctions financières. Nous sommes en première classe, et tout près du poste de pilotage. Chacun se sent las d’avoir attendu, et les estomacs commencent par se creuser.

Le silence plane. Il est rompu par la voie idyllique de l’hôtesse de l’air :

  • Bienvenue à bord, dans l’airbus A310 à destination de Yamoussoukro. Notre altitude de vol sera de douze mille pieds. Nous arriverons à 20h00 à destination.

Ça y est, les réacteurs s’affolent, le paysage commence à défiler, puis disparaître sous nos pieds. J’avale ma salive, histoire de déboucher mes oreilles qui subissent la pression de la prise rapide d’altitude. Mes oreilles font bien leur boulot car j’entends bien le tintement des bouteilles sur les chariots, qui nous avertit que l’heure est à l’apéro ! Un repas sous celluloïd nous est servi. Moi qui prenais très peu l’avion à cette époque, pour ce déjeuner-là, il était inutile de me dire « bon appétit » car, sous celluloïd ou pas, le repas en l’air me semblait d’une originalité sans fin et j’avais une grosse faim.

Bon, quand même, une fois rassasié, ma fatigue étant à son apogée, je n’aurai pas besoin de berceuse pour rejoindre les anges du paradis, les nuages étant à portée d’ailes !

            Comme annoncé, c’est à vingt heures que nous atterrissons à Yamoussoukro.

 

 

La grande Afrique : ça y est, on y est !

La grande Afrique : ça y est, on y est !

L’ouverture des sas de débarquement nous procurera notre première perception, typique dans cette région, du taux d’humidité dans l’air. Ça va transpirer, ça va transpirer !  La deuxième perception suivra immédiatement, quand nous poserons les semelles de nos rangers sur le tarmac encore chaud :  une chaleur étouffante et pesante !  

Les militaires que nous remplaçons, heureux que nous leur succédions, et ravis de bientôt regagner la France, nous accueilleront avec le verre cordial de l’amitié.  Voilà qui est fait. Mais aussitôt, il faut s’activer pour récupérer notre paquetage, notre équipement de protection avec gilet pare-balle, pare-éclats et casque composite. Enfin, il faut aussi qu’on récupère chacun un « lit picot », ce lit militaire pliant, sans oublier (mauvais signe, c’est que ces bestioles, y’en a plein) … une moustiquaire.

On charge donc la bourrique, et il fait déjà très nuit. Les 400 mètres qui nous séparent de la « zone vie » où on va séjourner seront sans doute la cause du premier kilo que j’ai perdu là-bas en évaporation.  A ceux qui veulent maigrir, essayez donc, c’est beaucoup plus efficace que les régimes qui vous affament et vous font reprendre illico presto les kilos en trop ! Cette première nuit en Afrique m’a donné des sueurs, comme les décrit si bien Alphonse Daudet ! « Quand je vois arriver la nuit, j’en ai des sueurs qui me prennent, comme l’âne de « Capitou » quand il voyait venir le bât ». A. Daudet, Lettres de mon moulin.

            Bon, ça y est, nous sommes arrivés dans notre « zone vie » … 5 étoiles. Là, nous sommes tous en vrac, et nous allons cohabiter quelques jours, le temps nécessaire aux prises de contact et briefing avec nos prédécesseurs qui eux devraient partir d’ici quelques jours. Je comprends très bien le plaisir qu’ils ont eu de nous voir arriver ! Ils savent qu’ils vivent leurs derniers jours en mission africaine, et leurs dernières heures s’égrènent déjà au plus profond de leur être. Le retour au bercail, les retrouvailles avec les épouses ou les fiancées, aux lits pleins d’odeurs légères et parfumées…

N’y pensons plus, nous, nous sommes là pour un mandat OPEX d’au moins trois mois, Dans notre jargon militaire, OPEX signifie OPération EXtérieure, c’est-à-dire une intervention de l’armée française dans un pays qui est en dehors de son territoire national. Ces opérations se déroulent en collaboration avec les organisations internationales ONU Organisation des Nations Unies, OTAN Organisation du Traité Atlantique Nord, et UE Union Européenne avec les armées locales.

Bon, ce n’est pas le moment de se mettre martel en tête. Chacun de nous prendra ses repères, assimilera le passage des consignes et s’équipera du matériel ad hoc. Ça nous prendra environ deux jours. Enfin, un dernier repas sera organisé en guise d’adieu entre les partants et les arrivants.

            Du côté de l’alimentation, tout est déjà bien rodé puisque notre chef-cuisinier, André, nous a précédés de quelques jours, pour « prendre le manche », briefé par son prédécesseur. André et ses « cuistots », les E.T.R.A.C (éléments tractables d’alimentation en campagne) tourneront plein pot. C’est en moyenne plus d’une centaine de personne à alimenter sur le site de l’aéroport sans compter les personnels naviguant (Pilote des engins – transalls – hélicoptères – et bien d’autres qui se posent sur le tarmac pour approvisionner la base). Une chaîne en libre-service pour la troupe et un service à table pour les cadres sous-officiers et officiers du complexe. André à le grade d’adjudant-chef est fait fonction d’officier d’ordinaire (Ordinaire étant se qui est relatif à l’alimentation).

            Après un apéro digne de ce nom, la soirée débutera par la remise de cadeaux divers entre responsables de site (Arrivant et futur partant). Une surprise de taille attendra le boy ivoirien de l’équipe partante. Sa mission sera reconduite par la nouvelle équipe aux vues du travail réalisé, il recevra un téléphone portable avec abonnement, ainsi qu’une enveloppe confortable de CFA boussouff. Le boy ivoirien est ravi. N’oublions pas qu’ici le salaire mensuel moyen d’un travailleur local est de 150 euros. En plus, avec son portable, il sent qu’il va pouvoir faire son business dans la rue. Il n’y a pas de cabine téléphonique ici ! Donc tous ceux qui ont un crédit de communication (renouvelable chaque mois) peuvent proposer aux quidams de téléphoner moyennant quelques CFA. Le petit gars sera très ému. Naturellement, il aura sa place à table. Habitué à servir, il a bien tenté de se lever et de se rendre utile, mais non, tu es notre invité, et il sera servi par les militaires blancs qu’il appréciait, et réciproquement.

Quelques jours plus tard, les vaillants militaires qui nous avaient précédés s’envoleront vers d’autres horizons.

            L’espace disponible sur la plateforme de notre hangar désaffecté étant libre, nous pouvons à présent prendre nos aises. Un réduit servant à la conservation des fruits fera notre affaire pour installer notre espace vital avec Fabien mon adjoint. En tant qu’officier des matériels, je dois gérer et comptabiliser tout le matériel dont nous disposons. Et l’éventail est grand : des toiles de tentes au douches démontables en passant par l’habillement des troupes et l’approvisionnement en bouteille de gaz des unités implantées sur différents emplacement du dispositif de défense, etc…J’ai le grade d’adjudant-chef comme André ! Et comme lui, j’occupe une fonction d’officier.

            Avant les évènements de 2002 qui mirent le désordre sur cet état africain, l’aéroport suscitait bien des convoitises, et les producteurs de fruits bénissaient l’aéroport de Yamoussoukro et les vols internationaux, qui leur permettaient d’écouler leur marchandise à bons prix. 

Le hangar dans lequel avons élu domicile servait auparavant de base de travail, de tri, et d’emballage de ces fruits pour l’exportation. Nous sommes environ 200 militaires à nous installer dans un agglomérat de bâtiments désaffectés, et endommagés par les rebelles ivoiriens. Rapidement, notre chef cuisinier André nous rejoindra puisqu’une bonne partie de ses vivres en boitage seront entreposés à proximité … de mes coffres mortuaires. Vous précisez, chers lecteurs, que dans le jargon militaire, un coffre mortuaire, c’est un cercueil réglementaire pour le rapatriement en France des militaires décédés…

Par ailleurs, côté logistique, pour plus de sécurité, il nous faut obtenir des containers de stockage plus appropriés. Il faudra pratiquement … un mois de négociation avec nos autorités pour les obtenir. Et naturellement, plus il y a de cadres à prendre une décision, plus il y a de cadres à renvoyer au suivant la décision ! Chaque renvoi d’ascenseur au suivant prend trois jours ! Le capitaine Loubert dit Loulou, le commissaire Laforge dont je dépends pour les matériels que je gère, et le lieutenant-colonel Moritz chef des services techniques du régiment renvoient généreusement la balle au prédécesseur ou au suivant, en prétextant : « Ce n’est pas de mon domaine ! » Mais moi je dis : Mais c’est le domaine de qui, à la fin ?

« Le jeu, c’était la grande affaire de ces anciens nobles,

taillés dans le patron des grands seigneurs,

et désœuvrés comme de vieilles femmes aveugles »

Barbey d’Aurevilly, « (Les diaboliques »).

Jusqu’au jour où excédé par ce jeu absurde (« Je n’en ne ferai rien ! Commencez le premier ! Mais je vous en prie ! ») j’ai décidé de changer le règlement. J’ai donc pris la décision de m’octroyer des emplacements sur la zone de vie. En une journée, aidé d’une puissante équipe, nous avons rattrapé le temps perdu par nos décisionnaires. Et nous avons transféré le restant de notre matériel resté sur le tarmac en KC 20 (containers) dans un local plus approprié. Ces containers étaient en plein soleil et trop loin de notre zone de travail. J’attends toujours une réponse des décisionnaires qui, vous l’avez compris, n’est jamais arrivée !

            Les premiers jours passeront sans encombre. Au milieu du premier mois, la fatigue commencera à faire des ravages, avec des engueulades, des mises à l’écart de certains, car dans toutes les bandes il y a toujours un chien galeux. Ici les places sont chères, et les « vols bleus » fréquents. Oui vous préciser qu’un vol bleu, c’est un retour en France pour le moindre problème. Donc, dès qu’il y a conflit entre cadres ou soldats, le soldat est sûr de faire partie du prochain vol ! Et quand on vit les uns sur les autres, les conflits ne manquent pas.

            Ensuite viendront s’ajouter des tâches de plus en plus lourdes. Confection d’abris à tel endroit, creuser des tonnes de terre arrachées au sol pour devenir une multitude de sacs qui serviront à monter des bunkers impressionnants. Quatre jours plus tard, on démonte… et on remonte 50 mètres plus loin... Un supérieur bien attentionné avait dû s’apercevoir que le précédent chef de chantier ne lui avait pas demandé son avis ou son consentement pour changer l’emplacement du bunker. Quant au chef de bande lui-même, grand souverain et chef de corps, au gré de ses envies, en rajoutait une louche. Vraiment, chacun de ces cadres décisionnaires se sent supérieur à l’autre. Et quand il y a trop de chefs… on ne sait plus à quel chef se vouer !  

« L’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites »

Albert Camus (« Le mythe de Sisyphe »).

Mais la raison lucide, le big boss, il ne l’a pas ! Quant à constater ses limites, n’en parlons pas. Une autre forme d’absurde sévit donc ici aussi. Et nous voilà, comme le pauvre Sisyphe qui portait une énorme pierre au sommet de la montagne puis devait tout de suite descendre pour la remonter car à peine là-haut, inexorablement, elle retombait. Pour nous, bonjour les constructions de bunkers inutiles et éphémères !

            Jusqu’à présent je n’ai trouvé qu’un seul plaisir, pendant mon temps de repos légal : celui de la sieste bronzette, sur la toiture d’un ancien chenil, bâtiment ayant servi à l’élevage de meutes de chiens. Oh, comme j’y étais bien, planqué comme je l’étais !  Une serviette, quelques palettes déposées en éventail me protégeaient des vues de la piste d’envol. Puis je fus rejoint par un, deux, trois, et jusqu’à dix cadres, chacun bien achalandé de produits solaires protecteurs fournis par les épouses dévouées de ces messieurs. Malines et protectrices, elles savaient bien, leurs nanas, que leurs maris ne partaient pas en Alaska ! Ah, ce serait bien dommage de ne pas profiter de ces moments de tranquillité bronzette !

Chacun utilise son temps de repos comme il l’entend, et c’est légitime. Certains restent à l’ombre, d’autres préfèrent bronzer au soleil. Vous verrez plus tard que certains de nos supérieurs n’ont pas la même « conception » des temps de repos !   

Ma première mission :

le ravitaillement

Mais les meilleures choses ont une fin ! Une première mission officielle m’est confiée. À tour de rôle tous les cadres sous-officiers prennent la place de responsable en tant que chef de rame logistique. Aujourd’hui, il s’agit de ravitailler des compagnies de combat par l’envoi de véhicules ravitailleurs à la « côte 133 », point de livraison. C’est une mission récurrente qui chaque jour occupera un sous-officier pour encadrer et guider nos jeunes conducteurs Engager Volontaire de l’Armée de Terre. (E.V.A.T) Abréviation que vous retrouver de nombreuses fois dans ces textes.

A partir de maintenant, cette responsabilité de ravitaillement est mienne ! Je me joins donc aux conducteurs de ces véhicules en les précédant avec mon p4 (Jeep nouveau modèle d’alors), afin d’ouvrir et sécuriser l’itinéraire qui nous sépare de cette côte 133. Les conducteurs qui pilotent ces véhicules sont des professionnels, soldats ou petits gradés, ils ont conscience des risques qui les attendent sur le trajet. Chacun est armé en conséquence, et ce convoi doit arriver coûte que coûte. Ces ravitaillements sont indispensables pour les militaires qui stationnent à la côte 133, afin qu’ils tiennent leurs postes de combat.

            Pour le matos transporté, vous le voulez, l’inventaire à la Prévert ? Ça donne, de façon non exhaustive :

  • La nourriture, tous les vivres, en rations individuelles et collectives réchauffables, appelés dans notre jargon « rasquettes »,
  • l’eau en bouteille,
  • les munitions (si combat),
  • plein de pièces mécaniques automobiles,
  • le matériel de campement et de couchage,
  • … et bien-sûr, le plus important pour le moral des troupes (mais ça, on ne le fabrique pas) : le courrier !

Les compagnies de combat se positionnaient aux endroits stratégiques les plus chauds (dits «de contact »). Elles étaient parfois disséminées à 200 kilomètres des équipes de logistique qui se nomment « TC2 ». Cet énigmatique acronyme militaire signifie : Train de combat N° 2. Je fais donc partie de ce train de combat T2C, et je mène l’équipe logistique pour assurer le ravitaillement des combattants. On assure ainsi une des missions de l’armée française : nous projeter partout dans le monde, rapidement et efficacement, pour la défense de la liberté. On contribue ainsi à défendre les intérêts vitaux et stratégiques de la France et notamment la sécurité des ressortissants français.  

Et me voilà avec mes collègues logisticiens, faisant ma toute première sortie à l’extérieur de Yamoussoukro. Prise de consignes, chargement des véhicules, et c’est parti pour Prikro à environ 6 heures de route. Il est plus facile dans ce pays de parler en « kilomètres horaire ». En effet, les pistes et les routes à certains endroits sont dans un tel état qu’il est impossible de rouler à une vitesse normale. Et qu’on ralentit pour rouler au pas, et qu’on zigzague pour éviter un gros trou ou une pierre proéminente.

Notre chef du TC2, le capitaine Loubert, est très clair. Après son formidable exposé, on a vraiment toutes les informations nécessaires à la réalisation optimale de notre mission. Quant à moi, j’avais acheté une carte routière à Françoise, une restauratrice de Yamoussoukro qui fait, en plus de ses plats livrés, toutes sortes de petits services payants, et c’est bien pratique. La Françoise, elle vaut son pesant d’or, c’est le cas de le dire, et vous le verrez quand je l’évoquerai plus tard avec joie ! Chaque ville à traverser était cerclée sur la carte par mes soins, y compris la ville de Priko, notre point d’arrivée. Ça y est, on est tous fin-prêts ! La radio et son opérateur sont en place, ok, et le convoi peut partir. 

« L’homme n’est point fait pour méditer, mais pour agir »

a dit Jean-Jacques Rousseau. Alors action !

           

J’aurai juste le temps de faire 2 heures de route avant que le premier de mes satanés bahuts tombe en panne. Allo, allo, vous me recevez 5 sur 5 ? Par radio, on demande un dépannage. On attend la réponse puis l’intervention, qui ne seront pas aussi rapides que les textos de ma belle ! Hé, Jean-Jacques, le grand Rousseau, si l’homme est fait pour agir et non méditer, la méditation, là, j'en aurais bien besoin pour mieux supporter la contrainte de l’immobilisation.

            Je sais qu’il nous faudra encore 4 heures pour rejoindre la compagnie de combat, 1 heure pour décharger, et de nouveau 6 heures pour rentrer. Or, les consignes sont claires : retour avant la nuit. Le compte est fait. Le temps du dépannage en plus, la mission est impossible. Je demande donc qu’on tracte notre camion en panne, et qu’on nous ramène sur notre site afin de réparer, et de repartir à l’aurore le lendemain.

            Cette fois c’est le lieutenant-colonel Moritz qui de sa voix éloquente me transmet ceci via les ondes : « Quand on est chef d’élément on sait où on va ! » Sacre Dieu, pour qui il me prend cet énergumène ! De la même voix il m’annonce que mon point de rendez-vous … se situe deux heures avant Prikro ! Oui mais ça, on ne me l’avait pas dit !!! Ça change tout dans mon calcul horaire. J’apprendrai, à mon retour, que tous les convois précédents se sont toujours arrêtés « à la côte 133 » (le fameux lieu géographique qui est 2 heures avant la ville de Priko…). Je ne suis en rien fautif, j’ai été briefé, j’ai tout noté, et j’ai appliqué à la lettre les ordres reçus. Mon cher capitaine Loubert, j’ai beau vous avoir grandement apprécié au départ, on ne va pas être copains tous les deux si vous deviez continuer à me balancer des ordres à la noix !

            Enfin, deux heures trente plus tard, on m’apporte un nouveau camion. Le temps de transférer la marchandise, hop, et on peut de nouveau poursuivre la mission. J’avoue qu’à l’approche des premiers check points, je ne brillais pas. En effet, les soldats ivoiriens qui assurent la sécurité de ces points stratégiques sont des mecs bien armés de Kalach Nikov ou d’AK 47, ces fameux fusils d'assaut conçus par l'ingénieur soviétique Mikhaïl Kalachnikov. Ils ont tous de sales gueules, et je m’efforce de paraître cool, bien qu’armé moi aussi. Certes, on est partenaires, et du même côté, mais avec eux, on ne sait jamais comment les évènements peuvent s’enchaîner ! En effet, ma crainte vient plus du fait que ces hommes sont très souvent imbibés d’alcool bon marché, et sous l’emprise de drogues tout aussi bon marché en côte d’Ivoire. Donc, en fonction de nos heures de passage, sont-ils en mesure de faire la différence entre nous les français et les « résidus » de rebelles ?

Mais avant de continuer à vous raconter le dérouler de ma première mission en Côte d’Ivoire, il est important que je vous donne tous les éléments politiques.

          L'armée française, pourquoi on est là ?

  Pour y voir plus clair, il est nécessaire que je vous fournisse un petit historique de la crise politico-militaire que connait alors la Côte d’Ivoire. Mister Wikipedia se joint à moi pour vous raconter rapidement tout ça. Quand je me suis retrouvé en février 2003 en mission là-bas, comme tous les militaires, j’avais saisi l’actualité politique ivoirienne qui motivait la présence de la France. En voilà un petit résumé.

 => Le 19 septembre 2002, des soldats rebelles dont certains seraient venus du Burkina Faso tentent de prendre le contrôle des villes d'AbidjanBouaké et Korhogo. Ils échouent dans leur tentative de prendre Abidjan mais parviennent à occuper les deux autres villes, respectivement dans le centre et le nord du pays. Cette rébellion - qui prendra plus tard le nom de « Forces nouvelles » - coupera ainsi le pays en deux zones géographiques distinctes. Nous avons donc deux forces armées qui sont adversaires :

=> Les Forces Armées de Côte d'Ivoire (FANCI), incarnant le pouvoir politique officiel
      qui gouverne le pays,

=> Et les Forces Armées des Forces nouvelles (FAFN) des rebelles.

Quand je commence ma mission militaire en Côte d’Ivoire, nous sommes en février 2003. Auparavant, pour mettre fin à cette guerre civile sanglante, les accords de Linas-Marcoussis appelés encore accords Kleber ont été signés en France du 15 au 26 janvier 2003.  Autour de la table des négociations, il y avait bien-sûr :

  • les différents partis politiques ivoiriens et les « Forces nouvelles » des rebelles,
  • mais aussi l’ONU Organisation des Nations Unies, la CDAO Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (créée en 1975 pour promouvoir la coopération et créer une union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest).

A l’issue de ces accords de janvier 2003 :

  • le président Laurent Gbagbo est maintenu au pouvoir,
  • un gouvernement de « réconciliation nationale » a été formé, les rebelles du nord obtenant les ministères de la Défense et de l’Intérieur.

La présence de l’Armée française en Côte d’Ivoire a été mandatée par l’ONU, dans le but de veiller au maintien du cessez-le-feu.  

Voilà. Vous avez maintenant quasiment tous les éléments pour saisir les raisons du déploiement en 2003 de troupes militaires en Côte d’Ivoire.

Retour à notre première mission

Allez, retour au déroulé de ma première mission ! Après avoir salué les mecs à la Kalach Nickov, ça y est, on approche ! On découvre pour la première fois les pistes à travers la brousse. Ici, l’air devient soudainement… couleur miel ! On traverse les premiers villages, d’un autre temps que le nôtre. Quelques heures plus tard, le graal (enfin, façon de parler !) : la côte 133 est à vue.

La compa­gnie de combat avait bien-sûr pris connaissance de notre retard. Leur propre logistique était parfaite et le plein de tous nos véhicules a été effectué. L’attente me permettra de visiter l’école du village en compagnie d’une ribambelle de gosses aussi noirs que leurs yeux malins.  

Avant de quitter les lieux, une fois mon fret déchargé, j’ai la mauvaise idée de sortir des rations individuelles, pour donner à ces gosses des biscuits et ces caramels hélas juste bons à vous niquer les plombages. C’en était fini, des mains partout, une avalanche de petits doigts à ne plus savoir quoi en faire ! Il fallait partir vite et surtout sans rouler sur leurs petits pieds, proches des roues. Je n’avais jamais ressenti cela avant ce jour ! Quelles sensations étranges, semblables à l’oppression ! Cette situation, je la rencontrerai à maintes reprises durant mon séjour.

Un autoritarisme narcissique

qui ne fait pas respecter l'autorité...

La vie en communauté, quant à elle, commencera à s’installer rapidement sur ce complexe de fortune. Les habitudes commenceront à se mettre en place, comme le footing du matin où il me sera difficile de prendre ma respiration normalement, puisque tout en courant, il faut présenter ses respects à monsieur le Grand Manitou, ce grand chef qui ordonne tout de son grade de colonel et chef de corps, ou encore à monsieur le chef des S.T (Services Techniques), le lieutenant-colonel Moritz grand patron des cadres regroupant les sous-officiers chefs d’équipes et les mécaniciens spécialisés E.V.A.T Engagés Volontaires de l’Armée de Terre.

Petite anecdote !  Un matin, les yeux hagards, la tête encore dans les nuages, et les baskets encore mal lacés, je rencontre au détour d’un virage le lieutenant-colonel Moritz. Le temps de lever la tête et de le reconnaître parmi les quelques 150 visages qui trottent tous les matins, et de faire fonctionner rapidement mes neurones, je lui dis :

  • Bonjour mon colonel !

Eh bien, tenez-vous bien, j’ai entendu le crissement de ses pompes sur l’asphalte encore chaud de la veille, et l’énergumène bien réveillé, cette fois face à moi, me rétorque d’un ton sec :

  • On ne dit pas bonjour à un colonel on lui présente ces respects ! »

En vingt-sept ans de service, on ne me l’avait pas encore fait, ce sketch à la noix ! J’aurais donc ainsi encore beaucoup à apprendre… Enfin, il ne me semble pas que dans le règlement de discipline générale, il soit question de formules de respect autres que le titre, et encore moins de poignée de phalanges au programme du footing ! Non mais !

            Enfin, à part ça vous dire que peu à peu, la hiérarchie se diversifie… Les jours passant, notre nouveau président des sous-officiers sera élu à 100% ! Enfin, je dis « élu » mais c’est une façon de parler car notre président des sous-officiers a été choisi « à l’unanimité » par un seul, le Grand Manitou, colonel de tous les droits. 

Les nominations sont décidées en haut lieu. On a besoin d’être dirigés par des chefs bien sélectionnés, mais ce droit des chefs, ce n’est pas la démocratie en action. Au final, il s’avère que notre nouveau chef des sous-officiers, c’est un ancien parmi les anciens (car il faut bien les faire progresser, les anciens, au bout de quelques années). Il connaît bien la boutique, et c’est un fanatique de philatélie ! Tout pour plaire … Espérons qu’il tiendra la route !

La loterie des 15 en moins !         

  En ce lieu « côte 133 », les jours se sont succédé, chaque militaire dans le plein respect et l’accomplissement de sa mission. Puis une nouvelle viendra grandement troubler nos régiments. Le Ministère de la Défense a révélé de nouvelles mesures gouvernementales qui remettent en question les effectifs militaires sur la Côte d’Ivoire, les réduisant à 4000 hommes sur le territoire. Il s’avère que nous sommes plus nombreux que ça ! Pour notre Unité logistique TC2, ce sont 15 petits gars qui vont devoir « retourner au foyer ». Nous, on a appelé ça « la foire aux esclaves », du style les moins performants d’entre nous vont être sélectionnés pour partir. Et quinze, c’est quinze ! Dans ma tête, j’essayais de visualiser qui pourrait faire les frais de cette éviction organisée. Il y aurait donc celui qui ne sert à rien (oui, je vois qui ça peut être !), celui qu’a une sale gueule (là, on était tous d’accord), le dernier arrivé, la nana un peu trop « jambe en l’air », et le plus gros, pas obèse mais nettement moins rapide que les autres si on devait crapahuter… Au final, ce seront 6 sous-officiers et 9 engagés volontaires qui partiront. Bien-sûr, zéro officier car ils sont tous, tous et tous in-dis-pen-sables au bon fonctionnement du régiment !

Illustration d'une belle citation sur le plaisir de manger :

« Le plaisir de manger est le seul qui, pris avec modération,

ne soit pas suivi de fatigue »

Jean Anthelme Brillat-Savarin

Des places se libéreront au grand bénéfice de certains qui, par le fait accompli, prendront un peu plus d’aise dans le dispositif. Françoise, notre serveuse d’or, super, continuera d’être des nôtres ! C’est donc notre pognon qu’à présent, elle va continuer de subtiliser. Mais le fric, il faut bien qu’il serve à quelque chose, et boire en convivialité, dans la joie de l’amitié et de la complicité entre gars, ça ne se refuse pas. Notre Françoise, petite et boulotte, elle connaît le business ! Les premiers magazines hebdomadaires viendront fleurir les tables (plaisir de savoir ce qui se passe ailleurs dans le monde), sans parler des revues exclusivement destinées à la gent masculine, sur lesquels on trouve une variété de nymphes pulpeuses à souhait dans des tenues inexistantes. Vous voyez de quoi je veux parler ?

La Françoise, elle savait mener sa barque ! Et vous allez comprendre pourquoi je l’ai appelée « une nana en or ». Elle avait par devers elle pas mal de bijoux en or – oui, en or ! Où les avait-elle achetés ? Pour combien ? Y’a combien de temps ?  Voilà autant de questions sans réponses car la Françoise, elle ne raconte pas sa vie, et c’est plutôt nous qui nous confions à elle, après quelques verres absorbés...

Or doncques, à la façon de « Regarde comme ils sont bien, mes tupperware », elle nous montrait ses bijoux « en or vrai de vrai », et bon nombre d’entre nous ont craqué (y compris bibi), au moins une fois, histoire d’avoir un beau cadeau à offrir, à notre retour, à notre chérie.

En plus, notre Françoise prenait commande de pizzas et divers menus locaux car les dimanches soir et les lundis midi, André, notre chef cuisinier mettait en stand-by les activités de la restauration, pour le repos nécessaire de ses cuistots, et le grand nettoyage de ses gamelles. Et pendant que nos commandes cuisaient, la Madelon venait nous servir à manger et à boire ! Vrai de vrai, Ô joie !

Alors, les présentations sont faites et notre Françoise, maintenant, vous la connaissez !

Dans notre univers « On aime manger », nous avons notre chef cuisinier préféré André (Adjudant-chef et officier d’ordinaire) Et je ne résiste pas à la tentation de vous préciser qu’on le surnommait : « Grisouille » !  Vous allez me dire : mais pourquoi ? C’est que l’ancien, à la question :

  • Qu’est-ce qu’on mange ce soir ? 

il avait répondu :

  • Des grisouilles !
  • Des grisouilles ! Et c’est quoi des grisouilles ?

Et il nous répondra :

  • Des petits oiseaux avec des grosses couilles !

Merci à lui pour les éclats de rire ! Et voilà pourquoi notre André qui aurait mérité, par la super qualité de ce qu’il mettait dans nos assiettes, d’être surnommé Robuchon ou Bocuse ou Gagnaire, mais était surnommé Grisouille ! Avec lui, tous les repas sont concoctés à base de produits frais, et vas-y les bons légumes succulents et les fruits sucrés. Quant au menu principal, toutes les denrées viennent du commissariat de l’armée de terre d’Abidjan, et contrôlées, s’il vous plait ! Donc pas le moindre risque de maladie. Il m’arrivera en compagnie de mon adjoint Fabien d’aider André-Grisouille à la conception des menus de la semaine. Mais nos idées étaient sans doute trop farfelues car depuis nos propositions surréalistes, il s’évadait pour faire ses menus en toute tranquillité.

            Quant à Denis, ha, Denis ! les jours où Grisouille met son équipe au repos, Denis, Adjudant-chef et patron des mécanos, nous régalera avec ses pizzas cuites dans un four de fabrication artisanale, à un prix tout autant modeste, qu’artisanal. De là commenceront des petits différends avec notre Françoise. Elle aussi livre des pizzas ! Les siennes sont à 35 francs mais elles se cantonnent à une vulgaire pâte rarement cuite, sur laquelle un fond de sauce tomate laisse apparaître quelques fioritures plutôt minces… Alors que Denis, pour 10 balles de moins, il vous en met dix fois plus !  Cherchez l’erreur ! Le chouette petit gars Denis a de l’expérience. Il en cuisinait déjà en ex Yougoslavie, et ici, le boulot ne lui prenant pas la tête les fins de soirée, c’est devenu sa marotte.

 De la tenue " outre-mer " inadaptée....

au marchand de sable, avec insomnie garantie !

La vie suit son cours sous un soleil torride. Pour tout le personnel en place sur le site, nous arrivons à adopter une tenue dite « outre-mer ». Oui, y’a des mots, comme celui-là, qui contiennent tout l’exotisme et la poésie de ces lieux où nous vivons. Mais hartung, le moindre déplacement au centre opérationnel, distant de 400 mètres, devient caméléonesque ! De nouveaux pantalons remplaceront nos chers shorts O.M. Alors les initiales « OM » = Olympique de Marseille, pour les nanas qui ne le sauraient pas ! Non, c’était un « joke » car OM, c’est Outre-Mer simplement ! Pour le haut, nous devrons désormais porter les chemisettes militaires Gao, aux couleurs à dominante kaki. A cela s’ajoutent les gilets porte chargeurs, munitions et tout le saint-frusquin, sans oublier le flingue aux cas où je ne sais quoi arriverait de je ne sais où ! Faut dire que les lascars qui nous commandent sont sous cellophane, sous cloche d’air filtrée et climatisée ! Z’en ont du bol ! C’est sûr qu’à 25 degrés toute la journée tu la supportes, la doudoune ! Mais nous, à 45 degrés sur le tarmac, tu imagines le filet qui te coule entre les omoplates jusqu’à la raie des fesses ? Et ça, 24 heures sur 24 ! Et pour pas un radis de plus !

            En parlant de radis, il est bon de savoir qu’un rapport de la Cour des comptes précise que la rémunération brute globale en OPEX (Opérations militaires extérieures de la France) est, selon le grade et la situation de famille, de 1,9 à 2,3 fois plus élevée que celle qu’il perçoit habituellement". Or là, que dalle, car au vu de ma paye, ce n’est pas le cas. En France on travaille 8 heures par jour, sans risque. Ici, en Côte d’Ivoire, on doit rester disponible 24 heures sur 24, et accepter de se retrouver confrontés à des risques.

            Vraiment, rien n’a changé. Il y a toujours les seigneurs à la botte du grand chef qui dirige les officiers supérieurs et subalternes, et les bouffons du talweg - sous-officiers comme moi, et la troupe - qui subissent parfois des décisions totalement inadaptées à la réalité.  

Tiens, en parlant de bouffons, je crois que de temps en temps il mériterait de passer de l’autre côté de la barrière, le grand patron. Aux dires de ses gardes du corps, il aurait tellement eu la pétoche une fois en passant un check point, qu’il aurait enlevé de sa veste son galon de colonel, et qu’il l’aurait troqué avec celui de son protecteur sergent ! C’est pas le même salaire tous les deux ! Si le salaire était à la hauteur du courage, les rémunérations auraient été inversées !

            Allez, suivons un peu plus loin notre route. Les journées semblent toujours aussi sereines, mais ce n’est pas le cas car nous, les sous-officiers, à 45 piges, on se planque comme des gamins pour prendre l’apéro entre potes, les dimanches midi ! Et pendant ce temps, eux, les seigneurs, après la messe à la basilique, ils vont au restaurant à Yamoussoukro. C’est à ne rien y comprendre : d’un côté on nous interdit de picoler avant 18h30, et de l’autre, les officiers s’en mettent légalement plein la lampe au repas de midi… Après être passés à confesse à la basilique, comme tout officier qui se respecte, ils se font une petite bouffe-apéro entre copains. Moche illustration de l’adage « Fais ce que je dis, ne fais pas ce que je fais ! »

Les dimanches, c’est aussi pour moi, le temps de penser à ma belle, pénard à l’heure de l’apéro sur la terrasse, les valseuses en tandem à califourchon sur ses belles cuisses ! Putain d’Afrique, quand est-ce qu’on rentre ?

            Le soir, nos petits jeunes, après une dure journée de labeur à décharger et recharger des containers en veux-tu en voilà, ils aiment se retrouver à tchatcher au clair de lune, ou à draguer les cinq ou six sauterelles du site, pénards sur leurs bancs. Eh bien là encore, c’est niet ! C’est la Wehrmacht qui officialise le couvre-feu, en la présence du lieutenant-colonel Kirsch (le mal nommé puisque c’est bon, cette boisson !) Les petits jeunes sont interpellés avec un autoritaire :

  • C’est l’heure ! Au pieu ! Vous n’avez rien à foutre là !

Ah, ce n’était pas « Bonne nuit, les petits », avec le marchand de sable ! Va lui expliquer, toi, au lieutenant-colonel Eau-de-vie – Heu, Kirsch, qu’un jeune de 25 ans, ils ne se pieute pas à la même heure qu’un homme de 50 ans ! Y doit plus se rappeler de rien, l’ancien ! Je me doutais bien que l’alcool, ça avait déjà commencé à lui bouffer les neurones !

Du zoo anthropologique au zoo animalier

           Heureusement, de temps en temps avec mon adjoint Fabien, on s’échappe du zoo anthropologique, et on va, vrai de vrai, au zoo animalier. Des cacahuètes à foison, c’est aux crocodiles du président GBAGBO que nous irons les donner. Ces reptiles sont magnifiques, nous pourrons en dénombrer approximativement une trentaine. Les crocodiles seraient la seule espèce à être dotée d’une glande pinéale à l’arrière du cerveau. Alors, chère lectrice, cher lecteur, si comme moi, vous n’êtes pas docteur ou vétérinaire, la glande pinéale, ça sert à réguler les rythmes biologiques ! Notre lieutenant-colonel Kirsch-Eau-de-vie, de la glande pinéale, il n’en a pas. Sinon, intuitivement, il saurait qu’aller au pieu à 21 heures, quand on a 25 ans, c’est aller à l’encontre de ces fameux rythmes biologiques, et se condamner à se tourner dans son lit jusqu’à avoir le tournis !

            Bon, comme je vous le disais tout à l’heure, Fabien et moi, nous sommes au zoo. Il est 16h30. Un des gardiens de la forteresse du président ivoirien s’affaire sur le quai, en bordure d’une plage où la quasi-totalité des crocodiles attendent leurs repas. Plusieurs récipients remplis de poulets seront vidés les uns après les autres. Faut préciser quand même que ces crococos, ces crococos, ces crocodiles, avec leur taille de 5 mètres, et leur masse de plusieurs centaines de kilos, ont un estomac sans fond. Hélas, il nous sera impossible de nous approcher plus prés. Par contre, de l’autre côté de la route, un autre lac, similaire au premier, nous permettra de découvrir un autre crocodile, ou plus précisément … un monstre de plus de 3 mètres ! Immobile, il semble en pleine sieste. Sa gueule est à 20 centimètres de la barrière de protection. Pour immortaliser l’instant, je m’approche au plus près, avec mon appareil photo jetable. Et que je glisse mes deux mains au travers des grilles, pour un « gros plan » irrésistible de ces deux mâchoires grandes ouvertes. Quelques mouches semblent avoir élu domicile sur la langue inerte du reptile… Rien ne bouge ! Pas même ses yeux… Mais ah, ça bouge trop, et ça cause trop, chez les humains ! Voilà que deux demoiselles feront un pas en arrière et diront à haute voix quelque chose comme :

  • « Il est fada celui-là ! S’il continue, c’est manchot qu’il va devenir ! »

C’était pile poil au moment où il fallait la fermer ! Vite, clic, ma photo est dans la boite ! Ouh, j’ai eu chaud, à cause de ces intempestives demoiselles. C’est que les crocodiles n’aiment pas être dérangés dans leur sommeil ! Je remets de nouveau mes mains dans mes fouilles. Je les sens, elles tremblent encore !

De la mosquée à la basilique Notre Dame de la Paix

De l'hotel du Président à la Fondation Houphouët-Boigny

Plus loin, nous ferons la découverte de la grande mosquée, imposante mais trop moderne et sans grand intérêt architectural. La visite est limitée à la grande salle de prière, et pas avant 18h30. Le président Houphouët-Boigny l’a faite construire pour satisfaire les musulmans car l’Islam est la première religion pratiquée en Côte d’Ivoire (43%), suivie de près par le christianisme (34%).

            Ayant pris l’après-midi pour recompléter notre stock de bouteilles de gaz (eh oui, il faut toujours une bonne excuse pour sortir de l’enceinte de l’aéroport de Yamoussoukro), nous avons encore du temps devant nous. Nous décidons de continuer notre visite en direction de la basilique Notre Dame de la Paix.

Arrivés à sa hauteur, la basilique se dresse devant nous, majestueuse, paisible. Elle semble coupée du monde et de son agitation. Dans ses jardins « à la française » (merci, Monsieur Houphouët-Boigny, pour ce bel hommage à nos arts végétaux), nulle âme qui vive. Il faut dire que les visiteurs, en cette saison, ne sont guère légion.

Cet édifice est tellement imposant qu’on peut l’apercevoir de pratiquement tous les endroits de la ville.

Pour pénétrer les lieux, on vous demandera de déposer votre passeport, puisque Notre Dame de la Paix, oui, vrai de vrai, appartient au Vatican ! Trente-six sociétés différentes ont travaillé à l’édification de ce monument pendant à peine trois ans ! A l’intérieur, il y a 7000 places assises ! Mais pas que… Top de top, il y a dedans :

  • Une très belle reproduction de la Pietà de Michel-Ange, sculptée ici même, dans un seul tronc d’acajou !
  • Et une émouvante Vierge à l’enfant réalisée par un prisonnier de Bouaké ! Il en émane une telle grâce et une telle sincérité que cela lui a permis d’être gracié !  

Quant à la « porte d’entrée », chaque battant pèse deux tonnes, mais une simple petite pression permet de l’ouvrir. Belle performance technologique !

Notre Dame de la Paix, tu es grandiose et majestueuse !

Et puisses-tu répandre la paix à laquelle on aspire tous,

militaires ou pas militaires !

           

Enfin nous passerons devant l’hôtel « Président », célèbre pour sa tour imposante qui domine, elle aussi, la campagne environnante. De sa terrasse panoramique, on domine toute la ville. Mais cet hôtel Président, comme on l’appelle, n’est pas qu’un hôtel : une piscine, un cinéma ultramoderne, une boite de nuit et un golf dix-huit trous forment un complexe où séjournent régulièrement toute la Suite du Président de la République ivoirienne, ainsi que ses mercenaires ! Alors, puisqu’on parle du Président de la République de la Côte d’Ivoire, vous dire quand même quelques mots sur la situation politico-militaire du pays en 2003, année de ma mission militaire là-bas. Cette année-là, et depuis quelques années, le président du pays est Laurent Gbagbo.  En 2002, il s’est retrouvé confronté à une tentative de prise de pouvoir par des soldats rebelles qui parviendront à occuper la moitié nord du pays. En janvier 2003, les accords « Kleber », signés en France sous Jacques Chirac, ont mis un terme à la guerre civile, avec la formation d'un gouvernement de réconciliation nationale. La France a toujours été en liens étroits avec la Côte d’Ivoire : d’abord en tant que colonisateur puis en tant que partenaire solidaire qui a contribué à la sortie de la guerre civile, enfin comme interlocuteur économique.

Plus loin, se dresse la fondation Houphouët-Boigny. Dix années auront été nécessaires à sa construction et à la pose des milliers de mètres carrés de marbre ! Les salles de conférence sont recouvertes de bois venus d’Europe et du Brésil. Sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny, de 1960 jusqu'à sa mort en 1993, la Côte d'Ivoire a été un pays qui a réussi économiquement parlant. Il paraît que le terme de « Françafrique » a été élaboré par lui, et il désigne, à ses yeux, « la complémentarité économique et politique entre la France et les peuples de son ancien empire colonial ». A ce jour encore, la France est le deuxième partenaire commercial de la Côte d'Ivoire … derrière la Chine !

La fin de l’après-midi arrivant à terme, c’est à la terrasse verdoyante et reposante d’un hôtel du centre-ville que nous prendrons un rafraîchissement, bien mérité vu la chaleur accablante de cette journée.

De la noria des convois alimentaires

au début de ma galère !

Après cette magnifique après-midi, où mon fidèle associé et moi, on avait côtoyé les redoutables crocodiles et les redoutablement belles constructions religieuses, revenons à notre quotidien !

La noria des convois alimentaires réglera nos journées, comme vous le savez. Tantôt, on était livrés par de magnifiques porteurs aériens de type « Transall », des avions de transports militaires qui peuvent décoller ou atterrir sur de courtes distances, et sur des terrains sommaires. Tantôt, une rame de camions se présentait. Avions ou camions, il fallait décharger. Ce qu’on faisait bien volontiers car cette logistique-là, elle était indispensable pour le regain de notre vitalité et de notre combativité.  Ma responsabilité s’exerçait de façon efficace, ainsi que le travail en équipe. Des petits détails nous remplissaient d’aise. Ainsi, nous qui, en ces chaleurs toujours estivales, buvions beaucoup d’eau, nous aurons l’agréable surprise de changer enfin de marque de flotte : Evian plus douce remplacera Awa… jusqu’au prochain contrat !

Enfin, un autre « détail » pas anecdotique du tout pour nous : notre peau commençait à prendre les couleurs des locaux, nos siestes bronzette de 13 heures y étant pour beaucoup ! C’est le lendemain, que toute cette petite mécanique bien réglée va s’effondrer. Pourquoi me direz-vous ? Parce qu’un toubib bien attentionné viendra voir sur la terrasse du chenil si nous possédons une protection contre les effets nocifs du soleil. Non, la plupart d’entre nous, on n’en avait pas ! Et pour cause, les protections solaires, ça coûte trop cher ! « Il faut vous couvrir » qu’il dit le toubib. « Hé, docteur, il semble difficile de se faire bronzer avec une couverture sur le dos ! ». L’intéressé s’empressera d‘aller rendre compte au lieutenant-colonel Kirsch-Eau-de-petite-vie, qui dans la minute qui suivra, nous délogera de notre position stratégique en hurlant comme un putois, dans des termes peu élogieux.

… Là commenceront mes problèmes !

 

Un artilleur chez les biffins (*)

(*) Biffin :       Au sens populaire, un biffin est un soldat

d'infanterie, fantassin

définition         Au sens argotique, c’est une personne qui récupère de vieux chiffons pour les
revendre.

Je vous rassure, c’est dans son sens populaire que j’utilise ce mot biffin !

Alors, avant de vous raconter la galère qui se profilait, et pour que vous compreniez bien ma situation professionnelle en Côte d’Ivoire, il faut quand même que je vous reconstitue un peu mon « profil » militaire précédent. Auparavant, j’avais passé la majeure partie de ma carrière militaire dans l’artillerie nucléaire préstratégique. Au milieu des années 70, un nouveau système d’Arme était créé au sein de l’Armée de terre, et plus particulièrement dans l’Artillerie : le Pluton. Le missile Pluton c’était un système balistique nucléaire à courte portée. C’était une force de dissuasion tactique nucléaire pendant la « guerre froide » (1974 -1993).

En 1976, fraichement sorti d’une école de sous-officiers flambant neuve, je suis devenu opérateur sur ce nouveau type de matériel. Eh oui, nous étions en pleine guerre froide, à l’époque, et le mur de Berlin scindait en deux une seule et unique ville. Il a séparé pendant de nombreuses années des citoyens allemands d’une même famille ! Ce n’est que 15 ans plus tard, en 1989, qu’il est tombé, ce fameux mur de Berlin. La disparition du communisme dans l’Allemagne de l’est, la réunification de « deux Allemagnes », l'affaiblissement de l'Union soviétique (la fameuse perestroïka !) remettaient en question ce Pluton ! L’abandon du Pluton aura lieu en 1993.

Avec la fin de la « guerre froide », voilà que tout ce que j’avais appris pendant ces longues années en stages et en examens passait inévitablement au « classement vertical » corbeille-poubelle ! Allez, remise à zéro et poursuite dans un nouveau domaine totalement différent pour moi. A l’époque, un sous-officier qui débutait dans une spécialité terminait généralement dans la même spécialité. Et rares étaient ceux qui déboulaient chez le voisin, même si nous sommes tous de la même Armée. Eh bien c’est ce qui s’est passé pour moi.

En résumé, après Pluton et l’artillerie, me voilà dans l’Infanterie qui m’accueillait pour un poste d’officier du matériel. J’ai toujours aimé cette appellation qui ne correspondait pas au grade d’adjudant-chef que je détenais. Il y a bien des années, ce poste était occupé par un capitaine en fin de carrière. Mission dédiée à ce poste : Responsable des matériels régimentaires. On entend par matériel tout ce qui regroupe l’ameublement, l’habillement, et le matériel de campagne. Le matériel de campagne, c’est tout ce qui nous sert quand nous sommes sur le terrain ou en manœuvre en camps militaire. Ça regroupe une multitude de produits tels que les toiles de tente, les fourneaux, les sacs de couchage, les gamelles etc, j’en passe et des meilleurs ! Il faut croire que les officiers subalternes vieillissants ne voulaient plus de cette tâche qu’ils considéraient ingrate. Elle a donc été transférée aux adjudants-chefs.

Et voilà comment je suis passé de l’artillerie à l’infanterie… Mais franchement, je n’ai pas l’impression d’y avoir été le bienvenu. Même si j’ai parfaitement assumé mes missions, dans ce système, je suis une verrue !

Le lieutenant colonel Kirsch - Eau - de petite - vie ou

la galère de subir son autoritarisme

Bon, maintenant que vous avez tous les éléments du comment-pourquoi je me retrouve en infanterie, je reviens au lieutenant-colonel Kirsch-Eau-de-petite-vie, avec qui mes problèmes commenceront. Il m’a en ligne de mire, le lieutenant-colonel. Il n’a pas apprécié le solarium. Pourtant je n’étais pas seul sur cette plateforme à apprécier les effets nocifs décriés par le capitaine médecin chef du site. Connaissant le lieutenant-colonel kirsch et le toubib, je sais que ce soir, un rapport sera fait en haut lieu dans les salons du grand patron. L’incident si je puis dire, restera en suspension quelques jours car je n’ai pas été immédiatement convoqué pour m’en « expliquer ». Encore une fois, ces séances de bronzette, je n’étais pas le seul à les faire - et à les apprécier ! Etant adultes, nous savons ce que nous faisons, et nous assumons notre exposition au soleil. Mais je vais comprendre rapidement pourquoi tant de temps s’est écoulé avant mon entretien. En effet, un accident a eu lieu !

Cet accident aurait pu tourner au tragique.  Deux jeunes soldats sortant du « foyer » (boutique bazar du site qui fait office de bar à bière pour la troupe) ont utilisé un véhicule militaire et se sont encastrés dans un lampadaire, dans l’enceinte de l’aéroport. Des dégâts matériels mais pas de blessé, ouf !  Depuis, une note de service, dûment signée par notre chef de corps, informe que la prise de boissons alcoolisées est formellement interdite. Seuls sont autorisés 40 centilitres de bière par homme et par jour, tous personnels confondus, et à partir de 18h00 seulement.

            Mais, et il y a un mais, ces belles notes ne sont pas toujours suivies à la lettre par nos supérieurs hiérarchiques. Certains – le lieutenant-colonel Kirsch en tête - ne se gênaient pas pour consommer de l’alcool en dehors des heures autorisées, au foyer du soldat, et en plus, devant nos jeunes engagés volontaires de l’armée de terre. Moi, en tant que militaire, mais aussi en tant qu’homme responsable tout simplement, j’ai complètement intégré qu’il est indispensable, pour exercer une vraie autorité respectée, de donner l’exemple. Prêcher et fauter, c’est pas mon truc.

            Le lendemain j’apprendrai que le Kirsch anti-bronzette n’est plus sur zone, et qu’il vient d’être positionné sur un autre GTIA « Groupement Tactique Inter Armé » pour une durée approximative d’un mois. Me voilà soulagé : pendant un mois, j’aurai la paix !  

Finalement, le chef de corps me convoquera dans ses salons. Il me laisse tout le loisir de m’expliquer, ce que je fais. Toutefois, au sujet de mes différends avec le lieutenant-colonel Kirch, je perçois qu’il ne souhaite pas vraiment en entendre parler. Ses propos seront simples :

« Il existe des droits de recours. Si vous pensez être victime, préparez votre défense, votre dossier suivra la voie hiérarchique ; vous avez 48 heures pour en décider ! » (Fin de citation).

Lundi 14 avril.

           

            J’apprends que j’ai une nouvelle convocation chez le chef de corps à 10 heures. Cette fois, c’est pour la lecture de mes notations. Tous les fonctionnaires sont notés annuellement par leurs supérieurs directs, ce qui permet de les classer afin de sélectionner ceux qui l’année suivante pourront accéder aux grades supérieurs. Chaque catégorie est évaluée :

  • les E.V.A.T Engagés Volontaires de l’Armée de terre,
  • les sous-officiers subalternes (sergent et sergent-chef pour l’infanterie), les sous-officiers supérieurs (adjudant et adjudant-chef)
  • idem pour les personnels civils de l’armée de terre.

Ainsi, celles et ceux qui ne sont pas officiers sont évalués, et cette évaluation, vous vous en doutez, est suivie d’une notation qui détermine leur éventuel changement de grade, mais aussi leur rémunération. Et les officiers, me direz-vous ?  Eh bien les officiers sont certes évalués mais que l’évaluation soit bonne, pas bonne ou franchement pas terrible, ils bénéficient d’un avancement automatique… Cherchez l’erreur.

            Ce jour-là, à six heures du matin, mon adjoint adjudant, ce cher Fabien, me poussera la chansonnette : « Mon adjudant-chef, debout, et avant votre rendez-vous, n’oubliez pas que c‘est footing pour tout le monde ! ». Tiens donc, le footing obligatoire, ça m’était sorti de la tête, comme bien des choses ces jours-ci.  Bon, aujourd’hui, à l’aube, ce sera café, cigarette, re-café. Le footing ça sera sans moi, j’ai d’autres chats à fouetter car le chef de corps m’attend à dix heures pour me faire la lecture de mes notations. Quelle journée en perspective ! Et elle commence mal car on me fait savoir que le fameux RV d’évaluation n’a plus lieu à dix heures mais à onze heures. De ce fait, tout recule, et re-café. Pas d’affolement j’ai largement le temps.

La notation arrivera et la sentence de dieu tout puissant avec. Derrière la porte bien matelassée de son luxueux bureau, le chef de corps m’attend. Cette fois, pas de proposition ou d’invitation à poser une fesse sur ces jolis fauteuils fleuris et rembourrés. Mon garde-à-vous sera impeccable, ma barbe bien rasée, et mon complet cinq pièces bien repassé. Quant à mes pompes, elles sont bien cirées et lustrées. Tout très bien, quoi !  

Au final, cet entretien d’évaluation s’est avéré en fait être un entretien d’annonce d’une nouvelle mission complémentaire de mes actuelles fonctions. Bon, ça y est, je sais à quelle sauce je vais être mangé. De toute façon ma notation n’aurait eu que peu de valeur car je suis au bout du rouleau et je pense de plus en plus à ma future vraie mutation : retraite plus soleil ! Quand je dis « retraite » ne vous trompez pas car ce n’est pas arrêter de travailler ! C’est arrêter l’Armée, m’investir dans un nouveau métier, tout en percevant la pension militaire pour toutes ces années où j’ai donné à la France, sans compter mon temps et mon énergie. L’avantage d’une carrière militaire, c’est de bénéficier d’un départ à partir de 43 ans. Quant à mon « bout du rouleau », ce n’est ni de la fatigue, ni le renoncement aux joies et plaisirs de la vie. Ce serait plutôt mon ras’l’bol de devoir subir une certaine hiérarchie psychorigide et peu respectueuse de ses subalternes. Certes, la pension militaire ne me suffira pas pour vivre, mais elle constituera un complément non négligeable, bien mérité par toutes celles et ceux qui comme moi ont accepté de risquer leur vie pour leur pays.

Ma nouvelle mission :

Contrôle logistique de toutes les positions.

Le chef de corps m’informe d’une nouvelle mission. Cette nouvelle mission sera un contrôle des matériels sur toutes les positions du dispositif en cours, c’est-à-dire trois semaines à parcourir les pistes pour contrôler tous les matériels pris en compte au niveau de la direction des matériels d’Abidjan.

À mon avis, je dois cette balade à notre cher lieutenant-colonel. Avec moi, le grand patron a fait d’une pierre deux coups ! Oui oui, en m’éloignant, il s’est séparé d’un alcolo et d’un artilleur en même temps. Ex-artilleur, certes, je le suis, et je n’ai pas à m’excuser de cette belle mission Pluton, indispensable pendant la « guerre froide ». Mais alcoolique, clairement, non, je ne le suis pas, même si j’aime la convivialité de trinquer.

           

Oh, comme le temps passe vite ! Il est déjà midi. Avec cette chaleur, je me rafraîchirais bien d’un de ces ananas juteux qui agrémentent notre petit frigo. Puis je déjeune. Puis mini sieste rapide à l’ombre bienfaisante. Enfin, je fais le chargement de mes bagages, pour l’abordage des check points ! En février 2003, ces « check points », malgré les accords Kleber Linas-Marcoussis signés en janvier 2003, continuent encore d’exister. Les Forces armées de Côte d'Ivoire (FANCI) et les ex rebelles Forces armées des Forces nouvelles (FAFN) protègent leurs « territoires ». Heureusement, en tant que militaires sous mandat international (ONU) et française, nous passons généralement sans problème.

Une fois le plein du réservoir fait par le conducteur que l’on vient de m’affecter, nous voilà prêts !

Bienvenue à YABOUEBO !!! Un village mirage ???

En ce 14 avril, me voilà parti pour un petit périple de vingt minutes de piste. Le conducteur semble connaître l’itinéraire. Qu’à cela ne tienne, allons-y ! Ah, la ville de Yabouebo ! Rien que son nom me donne l’impression d’une destination touristique très prisée des aventuriers de l’été. Mais bon, si j’y vais, c’est pour y commencer ma nouvelle mission ! Sur la piste poussiéreuse, le soleil chauffe, chauffe. Hélas, ici, « Y a du soleil mais pas d’nana» !

            Piste et encore piste. Le conducteur suit inexorablement la route cahotante qui n’en finit pas… Au bout d’une demi-heure, ce qui devait être le bon village n’était qu’un mirage… Mais la température, elle, n’était pas un mirage ! Nous avançons mais non, il n’y a toujours pas de panneau indicateur. Il paraîtrait que dans ces bleds, les gosses enlèvent la signalétique, histoire de jouer avec. Ça les amuse, je n’en doute pas, mais pas moi ! Bon, c’est vrai que les consoles SEGA ils ne connaissent pas.

Après avoir tourné et retourné, nous décidons de revenir sur nos pas. Quelle surprise, en rebroussant chemin ! Nous croisons sur la route le lieutenant-colonel Moritz notre chef des services techniques, accompagné d’un jeune sous-lieutenant qui est au volant.  Il semble qu’ils aient décidé de faire la même visite que nous. Ces explorateurs sans bérets nous font comprendre que l’on s’est gourés, et nous proposent de nous diriger dans la bonne direction. Nous décidons de rebrousser chemin et de les prendre en filature. Dix minutes plus tard… nous nous retrouvons tous les quatre à l’endroit même qu’on venait de quitter. Avec mon conducteur, on regarde nos explorateurs en herbe. Et nous voilà tous repartis chacun de son côté. Moralité : passe-toi de tout secours, mon gars, et ne compte pas obtenir la tranquillité de l’âme avec l’aide d’autrui !

Cette fois direction plein nord. On passe pour la deuxième fois à un check point qui, semble-t-il, ne sert pas à grand-chose, excepté peut-être de carotter au passage quelques boussouff (francs CFA) aux véhicules civils de passage ! Ces gardes armés ne sont plus tout jeunes au vu de leurs visages tannés creusés d’innombrables rides, sans doute offertes par le puissant soleil continuel des journées africaines. Seuls les enfants nous lâchent quelques sourires et braillent un dialecte incompréhensible pour nos esgourdes. Ce doit être du baoulé, cette langue parlée par le peuple ivoirien du centre du pays.  

Quand nous redémarrons, nous faisons un geste de la main en signe d’amitié. Les enfants, ça leur plait. Avec leur extrême vivacité, ils nous envoient le même geste de cordialité. Aux abords des villages, quelques « anciens », personnes âgées, nous envoient gentiment des saluts faits à deux mains. Clairement, je me pose la question de la satisfaction de ces si braves gens. Sont-ils vraiment satisfaits de voir défiler ces cortèges de militaires arborant les flammes tricolores françaises ? Nous perçoivent-ils comme étant leurs protecteurs ? Manifestement, oui. Je ne sais pas quelle est leur degré de connaissance des raisons de notre mission car les media (radio ou télé) ne sont pas encore très présents dans les foyers modestes. Mais clairement, ils perçoivent intuitivement que nous sommes là pour maintenir la paix.

On roule, on roule… Mais où est ce Yabouebo ? Décidemment, ma première section de contrôle commence mal. Sois-je n’ai pas la bonne carte routière, soit ce patelin que l’on cherche est bien dissimulé. Toujours est-il qu’en rejoignant le centre opérationnel à l’aéroport pour m’informer correctement de l’endroit exact de cette première compagnie à contrôler, nous franchissons sans le vouloir le petit village que nous cherchions tant : YABOUEBO ! On fait un rapide inventaire de leurs matériels, et je décide de retourner sur base afin de mieux m’équiper en carte géographique.  Ce n’est qu’arrivé sur zone qu’il faudra bien que je me rende à l’évidence : le véhicule du chef des services techniques est là ! En m’approchant, je reconnais le jeune sous-lieutenant qui conduisait. Je l’interpelle :

  • Par hasard, mon lieutenant, votre carte serait-elle plus précise que la mienne ?

Réponse à demi-voix :

  • Nous n’en avons pas.

Je comprends à présent beaucoup mieux la situation.  Nos beaux reporters sont partis en balade touristique sans carte routière, et nous ont fait croire qu’ils connaissaient bien les environs en nous proposant de nous guider alors qu’eux même ne savaient pas où ils étaient. Une fois ma carte mise à jour, je rejoins mon conducteur et je croise ce cher lieutenant-colonel. D’un ton hautain qu’il a dû aller chercher très haut dans la stratosphère, il me dit :

  • Mais mon cher, on ne part pas en brousse avec une malheureuse carte routière !

            Le chef des services techniques lui-même n’en avait pas… le comble !

Une section à contrôler où je ne compterai pas les moutons

et pù, hélàs, je ne conterai pas fleurette !

Bon, pour moi, la plaisanterie a assez duré. Nous voilà une deuxième fois sur l’itinéraire… et pas d’un enfant gâté, mais avec une carte plus précise. Rebelote, macadam, puis à gauche la piste en piteux état. Premier village puis second. Ouf, les indications de cette carte s’avèrent justes. En bout de piste apparaît notre deuxième élément à contrôler. Quelques mètres encore, ribambelle de gosses. A l’entrée du camp militaire, un drapeau bien en évidence bleu blanc rouge flotte dans l’azur bleu de chez bleu. La sentinelle tire à elle le « portail », grillage en barbelé, et nous pouvons désormais pénétrer dans l’enceinte bien gardée.

C’est notre deuxième position à contrôler. Il est déjà bien tard et le lieutenant qui m’accueille se demande ce que je viens faire dans sa boutique. En quelques phrases rapides, je lui fais connaître ma mission de contrôle des matériels. Cette information plonge mon interlocuteur dans l’incompréhension.

  • Tiens donc, nous ne sommes pas au courant !!!

Je n’ai pas fini de l’entendre, ce couplet-là. Et moi d’expliquer rapidement qu’en tant qu’adjudant-chef, je fais le tour de toutes les positions pour faire les comptes de vos chaises, tables, frigos, etc. Je plaisante, mais cet humour à ce moment-là, ça ne passe pas. Même que je suis obligé de les rassurer, mais non, je ne suis pas là pour faire de la délation. L’info passe vite, même dans la savane et sans tam-tam. L’installation peut commencer, et une demi-heure plus tard je pouvais commencer à comptabiliser les biens.

Puis vint l’heure de l’apéro avec bien-sûr les précautions militaires nécessaires : une bière par personne et par jour. Et le lieutenant d’argumenter :

  • « Vous savez, nous aussi, par rapport à l’alcool, on a la même réglementation que vous ».

Je fais le sourd mais je ne suis pas encore aveugle : du pastis ils en ont, je l’ai entrevu, mais la bouteille a vite été mise hors de notre vue.

            La discussion pour le reste de la soirée sera banale et nous conduira sur les conditions de vie des militaires, leurs devoirs, et bien sûr leurs salaires. Que l’on soit artilleur, biffin (soldat qui combat à pied) ou cavalier (les chars d’assaut), nous avons tous des problèmes identiques. Le repas débutera par une petite salade très réussie à mon goût et qui sera d’ailleurs la seule chose que j’arriverai à ingurgiter.

            La fatigue se faisant sentir, seules mes dents pourront bénéficier d’un tonique brossage à la source de la « tonne à eau » - citerne sur roues de 1000 litres d’eau. La douche, ce sera pour demain, aux aurores. Je me contenterai de lire Pierre Bellemare et ses histoires « L’empreinte de la bête » pour trouver le sommeil qui sans aucun doute devrait venir rapidement frapper à la porte de mon subconscient… « La bête », tiens, peut-être que mes songes vont m’emporter vers ce conte « La belle et la bête ». Je n’ai aucun doute, en la présence de la belle, je ne compterai pas les moutons mais je conterai « fleurette » !

Intermède hygiénique

15 avril

            « 6 heures du mat, j’ai des frissons » ! Le temps est maussade mais comme tous les jours ces nuages devraient se dissiper pour faire place à un soleil de plomb. Mon réveil est difficile. Je n’ai pas pris le temps de regonfler hier soir mon matelas pneumatique, et j’en assume les conséquences ce matin avec la désagréable sensation d’avoir pris dix ans dans la nuit. Eh oui, … conter fleurette, ça fatigue !... Qu’est-ce que j’aurais aimé que ce soit vrai ! Allez, petit café et douche. Un bidon avec un tuyau fera office de douche, pérennisant ainsi la bonne vieille méthode du siphon, rustique certes, mais qui offre l’avantage de ne jamais tomber en panne ! C’est donc avec grand plaisir que je peux déraidir ce corps ankylosé sous une douche froide réparatrice. Re-café, clope, et démontage de cette maudite tente moustiquaire que pour la mettre ou l’enlever, franchement, tu galères. Re-café, et comme tous les jours distribution gracieuse de poignées de mains, pour certaines encore collantes voire poisseuses des restes de confiture du petit déjeuner. Ne parlons pas de celles qui sortent des tinettes sans avoir pris soin d’être rincées et qui vous sont généreusement tendues…

  • Tiens mon gars une petite poignée de mains cordiale, tu m’en diras des nouvelles !

            L’hygiène ici est pourtant primordiale.

Enfin, je « bénéficie » de bonjour par-ci bonjour par-là, de « mes respects mon adjudant-chef » en veux-tu en voilà ! Je dois ressembler à un vieux con. Il ne me semble pas avoir la gueule du poilu de 14/18. Toujours est-il que l’heure défile. Il va falloir booster mon jeune conducteur. Quelques notes de musique jaillissent d’un poste de radio, et c’est bien agréable pour mes petites esgourdes ! Un dernier point de situation sur la carte, et on va pouvoir poursuivre la mission. Cette fois, mon contrôle d’équipement va s’exercer sur le deuxième peloton, et il est presque à portée de mains. C’est l’affaire d’une petite heure de travail, et je devrais sans aucun doute gagner une journée sur mon planning.

            Avant mon départ, toute la petite population s’affaire à ses tâches quotidiennes, sous le brouhaha des groupes électrogènes qui diffusent leurs douces mélodies de moteur de Renault 12, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, électricité oblige pour le bien-être de tous. Sans ces groupes électrogènes, il n’y aurait pas d’appareillage radio, et sans appareillage radio, il serait bien impossible de mener à bien ce métier des armes.

Ça y est, les premières lavandières arrivent pour prendre leur service. ô précieuses femmes lavandières qui se mettront bientôt au lavage et au repassage des tenues camouflées qui souffrent énormément, sous les effets conjugués du soleil, de la boue et de la  poussière ! Les discussions allaient d’ailleurs bon train hier soir au sujet de ces lavandières, qui a priori changent de tenue au coucher du soleil pour aguicher nos jeunes soldats.

            Très libertines en matière de sexualité, les lavandières sont peu soucieuses des conséquences désagréables quelles peuvent engendrer. La Côte d’Ivoire est devenue n° 1 en Afrique de l’ouest pour ce qui est du nombre de séropositifs. Ces jeunes sont inconscients du danger qu’ils encourent en prenant des risques incalculables (dix pour cent des femmes sont séropositives). Mais ils sont avertis, et à chacun de prendre ses responsabilités. La roulette russe présenterait moins de danger, … à part le fait d’être plus expéditive, bien sûr !

            Décidément, ce matin rien ne passe sur les ondes de mon portable, il me sera impossible de transmettre mon bisou matinal à ma belle lavandière qui elle, je pense, m’attend bien sagement dans sa belle Provence. Ce sera pour plus tard je n’en doute pas et si je veux garder le contact, il va falloir rapidement trouver une source d’électricité afin de recharger les accus (de mon portable, j’entends) ! Les miens étant chargés, allons-y gentiment.

 

Poursuite de ma mission:

des chars Leclerc aux flamboyants,

en passant par les métiers à tisser !

16 avril

            Direction le 2° peloton, accompagné d’un lieutenant super sympa. Quelques kilomètres à tourner autour de ces petites maisons aux murs en torchis et toitures de chaume. Toujours une multitude de gosses. A force, j’ai l’impression qu’ils ont tous le même visage, un peu comme les Chinois. Il est probable que les africains doivent d’ailleurs penser la même chose de nous ! Cette fois, nous entrons dans un petit domaine ou disons dans un espace plus convivial. La demeure appartient à un neveu d’Houphouët-Boigny, et c’est dans cette propriété que nos militaires français ont élu domicile, en plein accord avec le gouvernement ivoirien. Qu’est-ce que j’ai bien fait de noter au jour le jour tout ce que je vivais en Côte d’Ivoire. Avec les années qui depuis ont passé, il y a des souvenirs qui se font la valise !

            Mais revenons à ma mission ! Je fais un tour rapide des lieux et je décompte rapidement les matériels du commissariat. Un petit café nous est offert par l’adjoint au chef de section. Nous sommes amenés à converser sur leurs fameux chars Leclerc. Que d’éloges ! Et elles sont méritées car leurs panzers sont de vraies Rolls-Royce. En toute cordialité, je leur fais part de mon expérience car j’ai piloté dans ma jeunesse des chars sur châssis « AMX 30 Nucléaire Pluton ». La conduite des chars a manifestement bien changé.

            Ce n’est que plus tard dans l’après midi que nous changerons de position. Le Nord nous attend sur la route de Bouaké. C’est à partir de Menou, en passant par Lolobo via Bomizambo, que l’on découvre, le long de cette nationale, de magnifiques et gigantesques flamboyants ! Ces arbres somptueux méritent vraiment leur nom car oui, leurs fleurs rouges sont flamboyantes. Allez, pour rire un peu, et nous remettre de tant de beauté, voici un « dicton africain », pure invention de notre cuistot préféré, André-grisouille :

 « Quand les flamboyants fleurissent,

les blancs dépérissent !»

Nous continuons notre chemin sur cette belle route, … et ce sont les nids de poule qui nous remettent de nos émotions esthétiques ! De part et d’autre de la chaussée, la route est parsemée de trous.  Le chauffeur zigzague pour les éviter, et qu’on lève nos fesses pour ne pas trop les chahuter !

Au passage, nous découvrons une multitude de métiers à tisser, certains mesurant jusqu’à quarante mètres de long ! Assis à l’extrémité d’un métier, un seul homme debout sur deux pédales s’active à confectionner des bandes d’environ vingt centimètres de fil de coton. Elles seront réunies pour être cousues ensemble afin d’obtenir de magnifiques nappes. Son coup de main n’a pas d’égal. Avec un incroyable savoir-faire, il multiplie les motifs à l’aide de sa navette tout en discutant avec moi sans pour autant arrêter son mécanisme bien rodé. A voir ses pieds, le tisserand à dû effectuer des centaines de kilomètres attaché comme une habile marionnette à ses fils, pied droit, pied gauche tout en cadence. Dans l’armée, tous les officiers et les officiers, on nous faisait passer des tests appelés « covapi », destinés à évaluer la forme des soldats. Sur une piste d’athlétisme, il s’agissait de courir la plus grande distance possible, en 12 minutes. Eh bien, je peux vous dire que ce fameux tisserand tout en muscle et sans bedaine aurait facilement réussi ce test.

            Notre deuxième arrêt est une propriété entourée d’un mur d’enceinte. À l’intérieur, une trentaine de Cavaliers de l’Arme de la Cavalerie (les chars : engins chenillés ou sur roues) et non à cheval « s’affairent » à la sieste, l’heure y étant ! Nous nous présentons, et je peux de nouveau exécuter la suite de ma mission.  Vous dire quand même, que, dans cette Unité, ces cavaliers sont aussi aimables que des canassons rebelles… Leur accueil est « rapide ». A priori, je dérange, et je sais recevoir le message, par transmission de pensée. Heureusement, le comptage sera rapide, et rapidement je prends les voiles après avoir quand même pris quelques détails sur le prochain site distant d’environ quinze kilomètres. J’enfourche de nouveau mon siège passager et demande à mon conducteur de quitter ces lieux à l’atmosphère malsaine.      

            Direction plus au Nord.  Surtout ne pas dépasser le check point de Mobizambo où il faut obligatoirement être en convoi pour passer. On croise de nouveaux tissages mais là, j’avoue que je suis plus préoccupé par l’état de la route : des nids de poules sont prêts à absorber la jante et son pneumatique d’une seule bouchée… Compte tenu de l’état de ces routes, je me dis que la D.D.E Direction Départementale de l’Equipement a dû autoriser l’augmentation du volume horaire de sieste salariale… Mais c’est bon, le check point est à vue, le dernier peloton ne doit pas être bien loin, et à gauche j’aperçois les flammes tricolores.

            Cette fois encore c’est la demeure d’un gros bonnet de l’industrie qui fait office de repli. La propriété est assez grande pour protéger toute la famille du proprio (nièces, neveux, boy, etc.). Cet homme d’affaire ivoirien a sans aucun doute préféré prendre du large en attendant des heures plus calmes pour reprendre son commerce. Les rebelles sont encore très actifs dans la région, et il est parfois préférable de disparaître en attendant des jours meilleurs. Il a bien raison le bougre…

            Allez, je pose ma valise pour mon énième comptage. Mais cette fois, le comptage ne se fera pas ! En effet, la totalité du matos appartient au 43ème B.I.M.A, Bataillon d’Infanterie de Marine d’Abidjan – et pas à notre Armée.

Alors vacances et relax, Max ! La malchance voudra que la brume passagère dont je parlais ce matin, et qui devait s’effacer pour laisser place au soleil, nous a joué des tours. En Côte d’Ivoire, quand l’orage menace, orage il y a. Nous ne sommes pas encore dans la saison des pluies mais en quelques minutes la température vient de descendre à 23 degrés. Une nuit sac de couchage se profile, précédée d’un crépuscule qui fera vite son entrée, les gros nuages noirs l’aidant un peu.

            Cette fois le sommeil m’envahit rapidement. Juste une petite pensée à la femme que j’aime et de gros bisous à mes deux filles qui elles aussi commencent à me manquer avec force. Le marchand de sable est passé, il me semble être déjà dans l’oubli, ni fantasmes de galipettes dans la garrigue ni rêves érotiques. Cette nuit fera partie des nuits où il est inutile de lutter contre les délices du sommeil. Seul le tintamarre de la sonnerie de mon portable me sortira de ce sommeil profond.

            Il est déjà 6 heures, et de nouveau il faut mettre pied à terre. Le matin lorsque j’ai du mal à m’arracher du sommeil, je me fais aussitôt cette réflexion : j’ai un travail d’homme à faire, c’est pour ça que je m’éveille. Alors debout l’homme, la dernière partie de cette première semaine de contrôle arrive à son terme. Café, cigarette et on replie tout. Il fait déjà chaud, et avec la pluie d’hier soir le taux d’humidité est à son apogée. Douche rapide, dernier point de carte.

Allez, mon chauffeur ! Tu fais les niveaux de la Ferrari. Puis pied à l’étrier, fouette cocher, direction le sud. Le sud… Non, hélas, pas le sud de ma belle Provence, pas les cigales et encore moins les tendres baisers de ma promise. Bon, j’arrête de dérailler, mais quand même, au bout de deux mois, c’est légitime de souhaiter retourner au bercail pour étreindre les siens.

Mon retour au "bercail"

17 avril         

            Kocumbo, en bordure du fleuve Bandama nous tend les bras, passage obligé sur Yamoussoukro. Ce sera l’occasion de prendre notre déjeuner chez notre cher André, restaurateur attitré de notre base, et de prendre par la même occasion notre courrier si toutefois il y a eu une liaison aérienne sur Abidjan. J’en profite pour préparer un petit texto à ma belle promise puisqu’ici les ondes devraient de nouveau passer. Un petit bonjour aux potes après avoir, par imagination, déposé aux pieds de ma petite chérie … mon armure de chevalier vaillant ! Le Moyen-Age… Je crois que je n’aurais pas aimé cette époque. Quoique… A cette époque-là, au moins, les emmerdeurs, on pouvait les vaincre en duel, sans être obligé de faire des tas de rapports.

Mon retour au « bercail » (façon de parler !) a été marqué par le salut provocateur de l’adjoint de notre capitaine Loubert dit Loulou : « Tiens, déjà de retour, on vous manque tant que ça ? ». Cette ironie m’agace. Là, mes pensées ne sont pas allées au bout de ma langue, et je n’ai rien répliqué. Je suis donc resté « zen » (encore une façon de parler !), même si mes deux rangées de dents étaient prêtes à mordre. J’ignore donc cet accueil ironique mais que je perçois sardonique, et je rejoins mes pénates.

            Heureusement, je découvre que trois missives me sont parvenues de notre cher hexagone. Deux proviennent de ma belle marquise qui à bien voulu se retirer dans son donjon pour me faire-part de son ennui et de l’attente sans fin du retour de son prince charmant. L’une date du 4 avril, l’autre du 11 avril. J’espère qu’entre-temps elle est redescendue de son donjon ! Le troisième courrier vient de mes ex beaux-parents, qui répondent tout simplement au courrier que je leur ai transmis ces jours derniers. Auguste a une prose toujours aussi agréable, et ses multiples questions montrent qu’il est manifestement friand d’informations sur la vie africaine. Je leur répondrai, c’est sûr.

Le repas se fera rapidement, juste le temps d’expédier un texto à celle qui sera sans doute la compagne de ma quarantaine bien entamée.

Pour ma mission de cet après-midi, il y a lieu de m’équiper de nouveau selon les consignes réglementaires. Et me voilà de nouveau en soldat de l’apocalypse, muni d’une arme et de munitions, sans oublier mon gilet porte-chargeurs hautement étudié par nos « concepteurs d’effets militaires ». Franchement, ces « concepteurs » manquent de sens pratique : leurs vêtements, ils ne les ont jamais portés toute une journée, à plus de trente- huit degrés ! Ainsi va notre vie, et il faut faire avec.

 

La beauté des paysages : le vet, l'ocre et le bleu,

mais direction Kocumbo, our notre mission

            Le départ a sonné pour ma nouvelle mission d’inventaire. Mais déjà ma vieille carcasse endure les routes défoncées qui nous mènent à Kocumbo via Toumodi. Nous sommes toujours dans l’enceinte dite sécurisée.

Bon, acheminons-nous vers le dernier élément à contrôler ce jour. La route semble sûre, et l’accueil de la population est tout aussi agréable et débonnaire. J’en arrive même à avoir du mal à tendre le bras droit pour rendre le salut pacifique à tous ces gens que nous croisons. Parfois, et par lassitude, et par la nécessité de rester concentrés sur notre mission, nous rendons le salut en levant deux doigts. Il faut dire qu’ici, les moyens de transport étant financièrement inaccessibles aux locaux, les piétons sont plus nombreux que les automobilistes. Ici, les villages sont distants de quelques kilomètres l’un de l’autre. Beaucoup d’entre eux sont dissimulés dans la savane aux couleurs verdoyantes. Les trois couleurs dominantes de cette partie de la Côte d’Ivoire sont le vert, l’ocre et le bleu. Vert des palmiers, des plantations de cacaotiers et des caféiers. Ocre des pistes à destinations multiples dont certaines sont énigmatiques car pas inscrites voire pas répertoriées sur carte. Enfin ce bleu pur du ciel et des nombreuses étendues d’eau, dont les lacs. Là, on est dans la magie de ce pays.

            La côte d’Ivoire n’est ni plate ni montagneuse, disons qu’elle est vallonnée. Au centre, se serait plutôt une savane arborescente avec quelques manguiers et des tecks, ces arbres tropicaux produisant un bois précieux et imputrescible. Il faut descendre beaucoup plus bas pour retrouver la forêt équatoriale et ses cultures d’ananas, de bananes, et d’hévéas mêlées à celles du cacao et du café, sans oublier les cocotiers !

            Nous voilà arrivés à Kocumbo qui bénéficie d’un dispensaire, et d’un hôpital de brousse essentiellement dédié à la maternité. Il est 16h00 et le calcul des effets à comptabiliser sera vite effectué.

T’as qu’une Kronembourg ?

            Après une route retour au bitume toujours aussi chaotique, enfin, nous avons terminé notre mission de la journée. Le début de la soirée va être sympa. En effet, le tableau d’avancement des futur promus de l’année étant sorti ce matin au niveau national, je sais déjà que quelques-uns sur le site sont proposables à cet avancement de grade. Une invitation m’était lancée pour un petit apéritif ce soir, pour fêter ça, et je ne veux en aucun cas rater cette occasion de partager la joie des futurs heureux élus. Vu la rareté de ces occasions, autant ne pas les rater.

            Bien-sûr, cette joie, on la chantera, et on trinquera ! Mais n’oublions pas que nous sommes sur une base militaire, et que l’alcool est toléré à 40 centilitres par personne. Dur dur… sachant que la plupart des bouteilles de « flag » (bière locale) contiennent 25 ou 33 centilitres. Vous vous imaginez entamer une 2ème bouteille de bière flag, et ne pas la finir, pour ne pas dépasser les 40 centilitres accordés ? On a d’ailleurs failli renommer ou nommer tout court l’avenue principale qui sépare le centre opérationnel avec sa tour de contrôle, et la zone dite (train de combat) logistique : « la rue Takunekro ». En français dans le texte : « T’as qu’une Kro », c’est-à-dire : « Tu n’as droit qu’à une Kro…nembourg » !!! De surcroît, sachez-le, si pour nous, Kro, ça renvoie à … Kronembourg, par contre, en Côte d’Ivoire, ce « Kro » fait référence à quelques villes qui ont un nom avec Kro comme terminaison, comme Yamassoukro ou Daoukro. Notre Grand-Manitou n’avait pas assez d’humour pour apprécier cette fantaisie. Quoi qu’il en soit, Kro ou pas, ce soir-là, la convivialité entre potes, le coude-à-coude, tous pour un, un pour tous, ça a fonctionné !

En attendant mon départ vendredi matin pour Bouaké, au nord, je vais me relaxer.

            N’ayant pas pu m’empêcher de me remettre sur ma prose scripturale (réponse à ma dulcinée, etc), notre cher cuistot André-Grisouille vient m’interrompre pour m’offrir un bol de soupe à l’oignon digne d’une dégustation culinaire : excellente ! Je lâcherai donc ma plume pour retrouver la table. Là, j’ai été vraiment content de ne pas sauter mon dîner. Il m’arrive en effet souvent de sauter un repas, surtout le soir et de le remplacer par une dégustation d’ananas, tranquillement dans notre tanière. D’une part ces fruits sont succulents, d’autre part, n’ont-ils pas la vertu de faire fondre les graisses ? Et j’avoue que j’ai bien besoin de faire fondre quelques bourrelets. J’ai donc une « vertu », celle de résister à un repas. Mais « ma » vertu ressemble plutôt à la définition judicieuse de l’impitoyable La Rochefoucauld, militaire français du XVIIe siècle (militaire mais pas que car des talents, il en avait 

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